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15/02/2026

Chroniques du monde d’après « L’internationale réactionnaire », l’extraordinaire fortune du prêt-à-penser en politique

France, International

À l’occasion du grand rendez-vous de la diplomatie française, le camp européiste et libéral achève d’imposer les bonnes formules de « la diplomatie de l’esbroufe » dans les discours progressistes ou contestataires.

Nous sommes il y a tout juste un an, le 6 janvier 2025. Le président de la République française, Emmanuel Macron, s’apprête à donner une allocution devant les ambassadeurs. L’allocution, très attendue par la presse, succède à un climat d’anticipation devenu caractéristique de la communication présidentielle, habituée à ménager ses effets d’annonce et à événementialiser les déclarations officielles. L’allocution du 6 janvier 2025 se présente comme un « exercice rare » pour un Président de la République, dont la presse et les médias se font allègrement l’écho. Il s’agit en réalité de rendez-vous annuels, se tenant au mois d’août de chaque année depuis 1994, lorsqu’ils ont vu le jour à l’initiative d’Alain Juppé.

Depuis 2017 et l’élection d’Emmanuel Macron, il est devenu presque étrange de se rappeler que la conférence des ambassadeurs avait initialement pour ambition de permettre à la diplomatie française de se confronter à un certain « regard nouveau » à porter sur le monde d’après la dissolution de l’URSS et la chute du mur de Berlin. En effet, depuis ces dix dernières années, la diplomatie française observe, quelque peu médusée, le renoncement de la quasi-intégralité de la classe politique française à donner la partition de la politique étrangère de la France.

Grand orchestre de faux-semblants

Après avoir été annulée en 2024 (en raison des JOP), la Conférence des Ambassadeurs bénéficie d’un rebranding de circonstance, changeant de nom (pour inclure le féminin). Elle se tient finalement de nouveau le 6 et 7 janvier 2025, avec le désormais traditionnel discours-fleuve présidentiel (et quelques ateliers thématiques). Elle réunit quelque 200 chefs de mission diplomatique en attente d’une feuille de route.

Au fil d’un discours-fleuve truffé de petites formules, Emmanuel Macron décline un langage où les observateurs peinent à identifier « les linéaments d’une politique étrangère cohérente et structurée autour de quelques priorités claires ». La classe politique — de la droite à la gauche, en passant par toutes les nuances du centre — demeure pourtant toujours aussi sensible à son langage.

Une fois de plus, la communication présidentielle a le sens du timing. L’allocution présidentielle offre à Emmanuel Macron l’occasion de réagir aux tentatives du milliardaire américain Elon Musk de « s’immiscer dans la vie politique européenne » au service de ce que la classe politique française qualifie désormais « d’internationale réactionnaire ». La formule, reprise par le président de la République dans son allocution, a imprégné les discours de la gauche durant toute l’année 2024 (et depuis). On la retrouve au fil des tweets et des déclarations publiques chez Olivier Faure (Parti socialiste), Raphaël Glucksmann (PS-Place publique), ou encore Thomas Portes (France insoumise). On la retrouve jusque dans la communication officielle de la Marche des Fiertés, qui aurait fait l’objet de vifs débats « en interne ».

L’origine de ce bon mot de la communication présidentielle serait à chercher dans les prises de position publiques de Pascal Canfin, candidat sur la liste LREM aux élections européennes de 2019, derrière Nathalie Loiseau. Ce qui s’exprime, à travers cette formule, le 6 janvier 2025 dans l’allocution présidentielle, c’est bien « la voix autorisée » du gouvernement et du chef de la diplomatie française sur le positionnement de la France dans le monde.

La diplomatie française au rendez-vous du « monde d’après »

Dans un billet de blog consacré à cette Conférence 2.0, un ancien diplomate et haut fonctionnaire français évoque avec amertume les excès du langage présidentiel, avec son goût de « la formule choc, au détriment du raisonnement structuré ».

Il déplore également l’absence de « discussions libres sur les sujets sensibles » et un certain « conformisme de la pensée ambiante », un discours présidentiel « sans priorités claires, manquant de profondeur stratégique, de clairvoyance » allant de pair avec « le choix de la diplomatie des apparences, de la diplomatie de “l’esbroufe” ». Les voix de la diplomatie française s’élèvent désormais dans la presse, pour souligner le « peu d’égards » avec lequel le Président de la République semble traiter les quelques 200 diplomates aguerris auxquels il semble « faire la leçon ».

En 2022, dans le sillage de la réforme de la Fonction publique, le gouvernement avait déjà acté la suppression en bonne et due forme du corps diplomatique français. Une décision contre laquelle le Parti communiste français avait été peut-être le seul à gauche à protester avec quelque conviction.

La conférence des ambassadrices et des ambassadeurs, édition 2025 (et 2026), aura néanmoins servi à révéler une chose. C’est qu’en se faisant l’écho du langage présidentiel, dont elle ne cherche plus guère à se distinguer, au moins sur les affaires internationales, la classe politique de gauche se met spontanément au service de la communication présidentielle, à laquelle la « grand-messe » de la diplomatie française offre désormais le prétexte opportun.

Les implications des convergences d’idées qui rassemblent si largement la classe politique — de la France insoumise au Parti socialiste en passant par la République en marche — au fil de l’actualité internationale ont de quoi susciter de légitimes interrogations. En sautant les deux pieds joints dans le vacarme médiatique orchestré par la communication présidentielle, une grosse partie de la gauche française accompagne un tournant qui pourrait bien marquer la fin de l’histoire de la diplomatie française.

À partir de ce tournant : dans le sillage du président de la République, la classe politique française s’attache tout entière à la « défense des démocraties » (libérales, s’entend), qui trouvent leur parfaite incarnation dans les valeurs de l’Union européenne, contre « l’internationale réactionnaire » de Donald Trump et consort. L’allocution présidentielle à la Conférence ne nous apprend rien, cependant, de la spécificité de la politique étrangère de la France, qui ne semble plus guère occuper le centre de la discussion.

Pour la diplomatie française, le monde d’après ressemble désormais à un théâtre d’ombres où « la morale remplace le réel », où « l’émotion » se substitue à la « raison », et où, pour finir, « l’incantation remplace l’action ». Cette fois, comme presque toujours, les dessous de l’affaire sont peut-être à chercher dans une certaine formule du bonheur à l’européenne.

Source Camo pour Liberté Actus

19:35 Publié dans Actualités, Connaissances, Point de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : france, international | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it!

11/08/2012

SYRIE : "Parmi la population, personne ne veut de cette guerre"

syrie.gifMme Leukefeld *, on entend constamment dans les médias que les insurgés se seraient désormais emparés de la capitale syrienne, qui serait « libérée ». Comment cette libération est vécue par la population syrienne ? Comment la population syrienne perçoit-elle ces insurgés ?

Tout d’abord, je dois dire que cette représentation n’est pas tout à fait correcte. Damas est une ville de plusieurs millions d’habitants, près de deux millions dans le centre, quatre millions environ dans la banlieue. Les insurgés sont forts avant tout dans les communes autour de Damas. Ils y ont livré des combats qui les ont opposé aux forces de l’ordre et à l’armée. La semaine passée, il y eut ce qu’on a appelé l’opération Volcan de Damas, un assaut sur la ville de Damas. Depuis, les rebelles ont bien avancé vers le centre de Damas, prenant d’assaut plusieurs postes de police.

Ainsi dans le quartier où je réside, on a entendu très nettement ces affrontements. Ces derniers jours, les tirs se sont tellement rapprochés que je ne pouvais plus quitter ma maison. Mais ces groupes ont été repoussés après une opération militaire de grossse envergure. L’armée syrienne utilise tous les armements à sa disposition, chars et artillerie compris. Des hélicoptères auraient été détruits par ailleurs. De ce que j’ai pu voir, je ne peux le confirmer. Mais les dix derniers jours ont été marqués de façon ininterrompue par des opérations militaires de grosse ampleur, dans la périphérie de Damas. Depuis samedi dernier, la ville a toutefois retroué son calme. Les gens essaient de retrouver une vie quotidienne normale. Les marchés ont rouvert, le trafic routier a repris – à un rythme certes moins élevé que d’habitude, mais il faut dire qu’on est en plein Ramadan.

De quel soutien les insurgés bénéficient-ils au sein de la population, et plus précisément dans la population sunnite ?

Je ne demande pas aux gens leur confession quand je leur parle... Je vis actuellement dans un petit hôtel qui était presque vide au départ, mais depuis le début des attaques, il affiche complet. Beaucoup de gens se sont placés avec leurs enfants et un peu d’affaires en sécurité car ils ne savent pas comment les choses vont évoluer. Ces gens n’ont aucune sympathie pour les insurgés armés. Même si ils sentent bien que quelque chose doit changer dans la politique Syrienne, ils rejettent la violence. Dans la banlieue de Damas, par exemple dans des communes comme Jdeideh Artuz, Qutseiya ou Tadmoun, il existe probablement une base de soutien pour les forces armées, sinon ils ne pourraient s’installer dans ces régions comme ils l’ont fait. Et on peut aussi se demander si le soutien de la population est vraiment volontaire. On entend beaucoup de cas d’intimidation. Des cas par exemple de personnes devant fermer leurs magasins. Des appels sont lancés à la population, pour qu’elle prenne les armes et rejoigne les insurgés. C’est un chef de famille qui m’a dit : « J’ai un couteau de famille, pourquoi prendre les armes ! Je refuse. La sécurité de ma famille est la chose la plus importante. »

Je voudrais avoir des informations plus précises sur la situation des minorités ethniques et religieuses en Syrie. A Damas, 15% de la population est chrétienne – comment leur vie a changé depuis le déclenchement du conflit armé ?

Je connais beaucoup de chrétiens en Syrie et j’ai des amis chrétiens ici – dont beaucoup vivent dans la vieille ville de Damas, près de Bab Touma, et c’est plutôt calme par là-bas. Les gens vaquent à leurs occupations quotidiennes. Il y a deux jours, je parlais à un jeune homme qui me demandait : « Que pensez-vous des informations venant de l’étranger », je lui ai répondu :« J’ai l’impression que beaucoup ne savent pas vraiment ce qui se passe ici ». Il était au bord des larmes pour me dire : « Nous ne savons pas quoi faire pour faire passer des informations à l’étranger, sur ce qui se passe réellement ici ». On se sent isolé, incompris, comme si on décrivait la situation d’un conflit dans un autre pays. Je crois que c’est un souci pour beaucoup de gens, qui ont l’impression que, hors de Syrie, on se fait une représentation déformée de ce qu’ils voient, ce qu’ils pensent de leur sort, et qui ne correspond pas à ce à quoi ils aspirent.

On a l’impression que le peuple est broyé entre les différentes parties avec leurs intérêts. D’une part, le gouvernement Assad avec l’armée et ses services secrets, d’autre part, les insurgés soutenus par l’Occident. Quelle influence le peuple Syrien a-t-il sur les événements en Syrie ?

A mon avis, aucune. Les manifestations qui se sont produites en mars, avril et mai 2011, exigeant des réformes politiques, sont désormais hors-jeu. L’opposition politique est elle aussi hors d’état, et la population est elle-même subie à de fortes pressions, d’ordre économique. Pour dire les choses clairement : les responsables de ces pressions économiques sont aussi les sanctions continuellement alourdies par l’Union européenne. Par exemple, il n’y a actuellement plus de gaz pour faire la cuisine. Tous les ménages sont concernés. Les gens doivent attendre jusqu’à six semaine voire plus pour obtenir une bouteille de gaz à un prix abordable. L’essence et le mazout manquent, car les sanctions touchent aussi le secteur pétrolier. Ce qui signifie que la vie quotidienne des Syriens est terriblement affectée par les sanctions, par les problèmes économiques et par la violence, ils n’ont donc plus la capacité de s’exprimer sur le plan politique.

Ce que vous nous décrivez s’applique avec d’autant plus de force à Alep, avec les événements de la dernière semaine. A Alep, il y a une explosion de violence en ce moment. Des compte-rendus font état de 4 000 rebelles qui auraient pris la ville. Quel rôle joue Alep dans le conflit en Syrie ?

Alep est la capitale économique du pays, très importante aussi par sa proximité avec la Turquie et l’Europe. C’est une ville qui se trouve sur la ligne reliant la Méditerranée et l’Asie. Il y a l’autoroute, le chemin de fer, des aéroports, une université. C’est une ville d’une grande importance. Combien de rebelles se trouvent dans la ville, je ne peux le vérifier. Hier, j’ai téléphoné à quelqu’un qui se trouve à Alep, qui m’a dit qu’une bonne partie de la ville est totalement calme. Les batailles se déroulent en périphérie, où les pauvres habitent – dans le sud et le nord-est. Et il m’a dit qu’il y avait des problèmes d’approvisionnement. L’électricité est limitée, le pain rationné, l’essence de plus en plus rare. C’est le même schéma que nous connaissons ici à Damas. Je crois aussi que l’importance d’Alep vient du fait qu’elle s’est révélée d’une neutralité totale au cours des 16 premiers mois du conflit. Comme à Damas, il y eut des petites manifestations sur le campus de l’université, que les forces de sécurité ont violemment réprimé... Mais la protestation ne s’est pas étendue aux trois millions d’habitants que compte Alep. Alep abrite une population très mélangée. Il y a les Arabes, les Kurdes, les Arméniens, les Turkmènes, beaucoup de chrétiens – plus de 20% de la population – et tout indique que la population ne veut pas de ce conflit. Cette guerre, on lui a imposé. Les gens veulent des réformes politiques, cela ressort clairement des nombreuses conversations que j’ai eu sur place. Mais ils ne veulent pas de cet affrontement militaire. Mais désormais la guerre est là, ce qui a sans doute à voir avec la proximité avec la Turquie, d’où les combattants bénéficient d’un appui logistique et militaire, c’est ce que l’on peut imaginer. Si cette ville est prise, on pourrait la séparer du reste de la Syrie et établir une zone tampon réclamé depuis longtemps.

On le sait désormais de source officielle, cela a même filtré dans « Der Spiegel » du 26 juillet, que les États-Unis apportent un soutien militaire au Qatar et à l’Arabie saoudite depuis le mois de mai. Pourquoi l’Occident soutient des régimes fondamentalistes comme l’Arabie saoudite, et tentent de renverser des États laïques comme la Syrie ou la Libye ?

Il y a des raisons géostratégiques. Le Qatar et l’Arabie saoudite possèdent les plus importances ressources et matières premières au monde. Le pétrole, le gaz. Le Qatar et l’Arabie saoudite sont de puissants investisseurs d’économies en difficulté, en Europe et surtout aux États-Unis. Ils sont donc à bien des égards, avant tout sur le plan financier et dans la sécurisation de sources en hydrocarbures, des partenaires clés, que l’Occident veut protéger. Leur dessein est évident, depuis le Qatar et l’Arabie saoudite, construire des pipelines depuis la péninsule Arabique, via la Turquie et vers l’Europe. Et la Syrie serait d’une certaine manière également sur le chemin. On veut casser le lien qui existe entre la Syrie et l’Iran. C’est une situation géostratégique et politique très complexe dans la région. L’ingérence de l’Occident pour moi n’a rien à voir avec l’amélioration de la situation des droits de l’Homme et de la situation économique, mais tout à voir avec des raisons géostratégiques qui expliquent pourquoi on coopère avec certains régimes et qu’on tente de faire tomber certains autres. Je pense clairement qu’on a la preuve désormais qu’ils n’ont pas intérêt à une résolution politique du conflit en Syrie, ils veulent véritablement mener une guerre ici. Des interlocuteurs m’ont dit ici qu’il s’agit d’une sorte de troisième guerre mondiale entre les Etats-unis et la Russie, sur le dos des Syriens, en pays Syrien. Les Syriens vont en payer le prix fort, sans être aucunement associés à la solution du conflit.

Traduction WM pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

* Mme Leukefeld est journaliste allemande indépendante résidente en Syrie

12:35 Publié dans Entretiens, International | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : syrie, jouranilste, international | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it!