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09/10/2019

Sanctions contre Airbus par les USA : aux origines d'un dossier politico-industriel

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Selon son énoncé de mission, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) est l'organisation internationale qui a pour objectif d'assurer l'ouverture du commerce « dans l'intérêt de tous » (sic). Elle se donne notamment pour but de promouvoir la compétitivité, comme expliqué sur son site : « En décourageant les pratiques « déloyales » telles que les subventions à l’exportation et la vente de produits à des prix de dumping, c’est-à-dire à des prix inférieurs aux coûts de production pour gagner des parts de marché ; les questions sont complexes, et les règles tentent d’établir ce qui est loyal et déloyal et d’indiquer comment les gouvernements peuvent réagir, notamment en imposant des droits d’importation additionnels calculés de manière à compenser le dommage causé par le commerce déloyal.»

La décision rendue le 2 octobre, après 14 ans de procédure, rentre dans ce cadre. L’OMC donne raison aux Etats-Unis qui dénonçaient des subventions publiques indues accordées par la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne sur les programmes A380 puis A350 d’Airbus, subventions qui auraient fait perdre des campagnes de ventes à Boeing. Elle autorise les Etats-Unis à appliquer des droits de douanes alourdis de 7,5 milliards d’Euros annuels sur les biens européens importés, ce qui constitue la plus grande sanction jamais imposée.

Suite à cette décision, la situation est désormais ubuesque sur tous les aspects :

- Tout d’abord, l’Union Européenne a riposté en 2005 en ouvrant une procédure similaire contre les subventions américaines versées à Boeing, et une résolution équivalente mais inversée est attendue pour l’an prochain. La fin de l’histoire a donc 2 issues possibles : soit une montée des sanctions douanières de part et d’autre qui irait à l’encontre du dogme du libre-échange – peu probable, avec en arrière-plan la crainte de voir la Chine s’immiscer dans le duopole Airbus/Boeing, soit un statu quo. « Tout ça pour ça ».

- Sur le fond, l’OMC s’attaque aux subventions publiques, épouvantail des libéraux. Pourtant, le marché aéronautique est, historiquement, largement biaisé par bien d’autres aspects de politique internationale. Et au jeu des décisions politiques visant à favoriser son industrie nationale, Washington possède une certaine expérience : interdiction de Concorde sur le sol américain dans les années 70, annulation de l’appel d’offre sur l’avion militaire KC45 remporté par Airbus puis rédaction de nouvelles règles sur-mesure pour Boeing (2008), ou plus récemment embargo sur les équipements américains entraînant le gel des ventes d’Airbus à l’Iran. Sans réaction de l’OMC.

- Sur les sanctions envisagées par les Etats-Unis : outre les Airbus qui seraient surtaxés de 10%, Washington envisage de taxer des produits qui n’ont pas grand-chose à voir avec cette affaire, comme le vin français ou les fromages italiens. Un prétexte pour Trump pour flatter son électorat agricole ?

Il est aussi intéressant de noter l’évolution des sanctions promises contre les Airbus : annoncées de 100%, les taxes supplémentaires retenues sont finalement 10 fois plus faibles. Les compagnies aériennes américaines ont en effet usé de tout leur poids pour raisonner leur gouvernement : avec des centaines d’Airbus en commande et l’impossibilité de les transformer en Boeing (notamment du fait des problèmes du 787 max), elles sont les premières victimes de ces nouvelles taxes : soit elles payent, soient elles renoncent à leurs avions, annulent des vols et suppriment des emplois.
Avec des paramètres difficilement prédictibles, au premier rang desquels les décisions du Président américain, l’issue de ce conflit n’est pas encore évidente. Cependant certaines conclusions peuvent déjà être tirées. Tout d’abord, l’absurdité du rôle de l’OMC et son incapacité à assurer une paix commerciale se révèlent aux yeux mêmes des plus fervents libéraux. Gageons que ce coup d’éclat médiatique était un baroud d’honneur pour cette organisation moribonde depuis la fin des années 2000.


Ensuite, il serait probablement temps de regarder les Etats-Unis pour ce qu’ils sont, un pays qui défend avant tout ses propres intérêts économiques. La candeur de la déclaration de la Représentation Permanente de la France aux Nations Unies semble presque anachronique:
« L’escalade des tensions commerciales avec notre allié et partenaire américain n’est pas souhaitable et aura des impacts négatifs sur nos deux économies, sur le commerce international et sur l’industrie aéronautique.»
Enfin, notons que les grands discours des gouvernements français, allemands et de la direction d’Airbus (EADS à l’époque) au moment du changement de pacte d’actionnaires en 2012/2013 ont fait long feu. Alors que tous se félicitaient de faire d’Airbus une « entreprise normale » qui ne serait plus sous le joug des Etats grâce à un capital flottant passant à 72%, cet épisode de l’OMC montre qu’il n’en est rien. Les dirigeants européens ont été plus prompts encore à réagir que la direction d’Airbus, bien conscients que l’on touche là à une industrie structurante en terme d’emplois, de sécurité et défense nationales, d’aménagement du territoire, de souveraineté. Aux dernières nouvelles, aucun actionnaire d’Airbus ne s’est pourtant plaint de «l’interventionnisme » de l’Etat sur ce sujet.

Par Rut Mat de la web-redaction de Progressistes

12:39 Publié dans Economie, Point de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : air bus, omc | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it!

22/07/2019

"Ayez le courage de dire non" : Nicolas Hulot exhorte les députés à ne pas ratifier le Ceta

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À la veille du vote solennel à l'Assemblée nationale du Ceta, le traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada, Nicolas Hulot met la pression sur les députés. "Ayez le courage de dire non", lance le président d'honneur de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l'homme et ancien ministre de la Transition écologique et solidaire dans une tribune publiée lundi 22 juillet en exclusivité sur le site de franceinfo.

Le Ceta prévoit de supprimer notamment les droits de douanes sur 98% des produits échangés entre l'UE et le Canada. En France, il suscite de nombreuses réticences à droite comme à gauche, le texte a déjà donné lieu à de vifs débats entre les députés lors d'une première discussion mercredi 17 juillet.


Lettre ouverte aux députés

Demain chacun de vous aura plus de pouvoir que tous les ministres de l’écologie réunis. Demain chacun de vous sera libre de voter contre la ratification du Ceta et exiger ainsi la réouverture des négociations. Demain la voix forte d’un pouvoir législatif unanime pourra éclairer utilement un exécutif qui agit comme si ratifier le Ceta allait de soi.

Ayons collectivement l’honnêteté de dire que la réalité de cet accord est beaucoup plus complexe

Il était essentiel à l’origine de démontrer que les craintes de certains étaient non fondées. Mais reconnaissons que cela n’a jamais été possible. Le plan d’action, que j’ai moi-même endossé à l’automne 2017, n’a pas produit les résultats escomptés et les attentes légitimes n’ont pas été comblées. Nous avons échoué à apporter les garanties nécessaires sur le veto climatique, les farines animales, les nouveaux OGM, la sauvegarde du principe de précaution à l’européenne...

Nous avons échoué à réformer la politique commerciale européenne. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Sourde à nos attentes, l’Union européenne a préféré conclure rapidement des accords avec le Japon ou le Viêtnam et un accord catastrophique avec le Mercosur. Et délivrer des nouveaux mandats de négociation avec les États-Unis de Donald Trump, l’Australie et la Nouvelle-Zélande sans faire plus de cas de nos alertes.

Des "premiers effets en matière de coopération alimentaire"

Pourtant ces accords commerciaux de nouvelle génération, le Ceta étant le premier d’entre eux, emportent toutes nos batailles et leurs conséquences dépassent largement nos frontières. Le gouvernement a dû finalement reconnaître que les normes qui s’appliquent sur le sol européen et celles qui s’appliquent à l’importation ne sont pas les mêmes en matière sanitaire et phytosanitaire. Ainsi, le Ceta produit déjà ses premiers effets concrets en matière de coopération réglementaire. Pour permettre l’accès au marché intérieur européen à des produits canadiens, la Commission Européenne a commencé à relever nos limites maximales de résidus (LMR) autorisées pour certaines substances et produits. En les multipliant par 10 par exemple pour la clothianidine, un pesticide néonicotinoïde interdit en Europe, utilisé au Canada sur les pommes de terre.

Le Parlement européen a bien fait une première objection mais la Commission n’a pas désarmé et compte revenir à la charge. De la même façon, elle se prépare à relever les LMR pour le 2,4-D, un herbicide entrant dans la composition de l’agent orange, considéré en France comme perturbateur endocrinien, et qui devrait en théorie être interdit en Europe suite à la définition adoptée en 2017.

La convergence vers le haut a du plomb dans l’aile. Il suffit de visionner les comptes rendus succincts des comités de suivi du Ceta pour constater que si le Canada est à l’offensive quant à la rigueur de nos normes, l’Union européenne ne montre aucune volonté de questionner l’utilisation par le Canada de 46 substances interdites en Europe.

Perturbateurs endocriniens

Le Canada ne fait lui pas mystère de ses intentions. S’il utilise déjà à son avantage les mécanismes peu transparents associés au Ceta, il n’a pas hésité non plus à s’allier au Brésil et aux États-Unis pour demander le 4 juillet devant l’OMC des comptes à l’Union européenne sur son application du principe de précaution quant aux perturbateurs endocriniens et autres substances cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR). Ce n’est pas nouveau. Déjà en 2016, le Canada avait fait pression avec succès sur la Commission européenne pour affaiblir sa proposition de définition des pesticides perturbateurs endocriniens. Car ce qui se joue est immense. Dans la continuité des actes précédents, l’Union européenne doit aujourd’hui faire évoluer sa doctrine de tolérance à l’importation pour aller vers une logique de tolérance zéro résidu pour les substances les plus dangereuses. Et c’est là tout l’enjeu car le marché européen est structurant pour de nombreux pays exportateurs.

Quand nous interdisons des substances dangereuses en France et a fortiori en Europe pour protéger la santé de nos populations, nous portons plus largement atteinte aux intérêts de BASF, Bayer-Monsanto, Syngenta, Dow Chemicals etc. qui, pour pouvoir vendre leurs pesticides, doivent garantir aux agriculteurs exportateurs brésiliens, américains ou canadiens que leurs produits pourront pénétrer le marché intérieur européen. Toujours prompts à défiler dans les ministères pour expliquer combien ils investissent, créent de l’emploi et pourraient le faire partout ailleurs, ce sont ces firmes qui font pression pour que l’Europe abandonne son approche unique au monde, qui considère que les substances les plus toxiques doivent être interdites sans autres considérations que leur danger intrinsèque.

Aujourd’hui, et je l’ai expérimenté, être ministre de l’écologie et vouloir faire respecter le principe de précaution est une lutte de tous les instantsNicolas Hulotà franceinfo

Quand tous les lobbys essayent déjà d’enfoncer la porte, pourquoi leur donner un bélier avec le Ceta ? Demain, ces firmes qui ont toutes des filiales au Canada pourront menacer de recourir directement à l’arbitrage. Mais alors pourquoi et pour qui ratifier le Ceta ? Pourquoi maintenant ? Pas pour notre santé, pas pour nos agriculteurs ni pour le climat, on l’aura compris.

Parce que les Canadiens sont nos amis ? S’ils le sont vraiment, pourquoi ne pas renégocier politiquement cet accord avec eux pour en supprimer les risques dispensables ? Ces accords de nouvelle génération sont loin du commerce comme facteur de concorde entre les peuples. Parce que quelques centièmes de points de croissance sont en jeu ? Parce que le commerce c’est important et qu’il faut être bon élève en Europe ? En réalité, au-delà des éléments de langage, qui sait vraiment pourquoi il faut ratifier absolument et maintenant le Ceta ?

Demain, comme le voudraient tant de Français, ayez le courage de dire non. Faisons enfin preuve de cohérence.

10:32 Publié dans Actualités, Connaissances, Entretiens, Planète, Point de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hulot, ceta | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it!

05/07/2019

Économie. « Sur les épaules de Marx », pour comprendre le capitalisme sur son écran

marx mon oeil.jpgUn groupe de jeunes militants communistes réalise et diffuse sur Internet des vidéos qui décryptent l’actualité à travers la grille d’analyse marxiste. Après une première saison encourageante, la deuxième sort le 7 juillet.

Des tampons hygiéniques représentant « les richesses créées par les travailleurs » transitent dans des bols sur lesquels on peut lire « profits », « salaires », « cotisations » ou « impôts ». La vidéo YouTube de la série « Sur les épaules de Marx », intitulée « Cachez ce brut que je ne saurais voir », s’efforce de vulgariser au maximum la répartition des richesses et de démystifier l’augmentation du Smic promise en décembre 2018 par Emmanuel Macron. En ligne depuis près de quatre mois, l’épisode a depuis rencontré un petit succès, ouvrant la voie à une saison 2 promise pour le 7 juillet.

« On s’est dit qu’il fallait essayer de démonter la supercherie »

« La ruse, c’est de retirer des tampons du bol “cotisations” pour les mettre dans celui du salaire net, mais aussi dans celui des profits », y racontent Léon et Thallia, tous deux assis sur un canapé dans un salon modeste où l’on aperçoit un volume du Capital de Karl Marx dans une bibliothèque et un portrait du ministre communiste Ambroise Croizat au mur. Comment ces deux jeunes professeurs de sciences économiques et sociales en lycée se sont-ils retrouvés là ? Pour le comprendre, il faut remonter aux derniers jours de l’année passée.

Acculé par une mobilisation des gilets jaunes qui prend à ce moment-là une ampleur grandissante, le président de la République annonce plusieurs mesures lors d’une allocution télévisée. Ce 10 décembre 2018, il proclame : « Le salaire d’un travailleur au Smic augmentera de 100 euros par mois dès 2019 sans qu’il en coûte un euro de plus pour l’employeur. » Ce qui fait bondir Fanny, une statisticienne de 27 ans, par ailleurs militante du Parti communiste français. « Quand on a entendu ça, avec des amis, on s’est dit qu’il fallait essayer de démonter la supercherie. » Car, si la nouvelle peut séduire à première vue, le fait d’augmenter les salaires sans mettre à contribution le patronat sent l’entourloupe. À ce moment-là, sur les ronds-points et dans les rues, gilets jaunes et chasubles rouges ne sont pas dupes, mais la démonstration est loin d’être partagée massivement.

Après discussions, les trois amis décident de réaliser des vidéos sur leur temps libre, via une chaîne YouTube, le site hébergeur de vidéos le plus consulté de France. « Nous voulions qu’elles répondent à deux critères, précise Fanny. Qu’elles soient courtes pour être regardées entièrement, et qu’elles parlent de ce qui se passe autour de nous. De nos vies. » Un vrai défi, car l’analyse marxiste, par essence systémique, conduit à ne laisser de côté aucun champ d’étude. « Il faut que le propos aille à l’essentiel et on doit accepter de ne pas tout dire. C’est un bon exercice ! » sourit la jeune femme.

Si l’on en juge par le visionnage des premières vidéos, le pari semble réussi puisque aucune n’excède six minutes. Une prouesse qui n’existerait pas sans les savoir-faire de Benjamin et Lucas à la caméra et au montage. Dans les quartiers où ils vivent et militent, les jeunes vidéastes font face au besoin grandissant de comprendre ce qui se passe, « car les gens se rendent compte que le système économique dans lequel nous sommes est dans l’impasse ».

« Démystifier le réel pour apporter des clés de compréhension »

Alors, à travers ces vidéos, ils ambitionnent de donner « des outils de compréhension » et « des perspectives de lutte ». Mais, pour y parvenir, il faut une méthode rigoureuse. « Par exemple, pour construire la vidéo sur le chômage de la saison à venir, nous avons décrypté plusieurs types de politiques en différentes séquences. On construit ensuite un scénario en s’appuyant sur des données statistiques. » D’où la liste exhaustive des sources dans les informations inscrites sous la vidéo. « Évidemment, ça prend un peu de temps », fait remarquer Fanny. « Notre but, c’est de démystifier le réel pour apporter des clés de compréhension, pas de démystifier le réel pour créer de la confusion », précise-t-elle.

Comme une manière de se différencier de nombreuses chaînes YouTube, qui, du révisionnisme aux théories du complot, cherchent à manipuler les esprits en dévoyant la réalité. Depuis le premier épisode en janvier, « Sur les épaules de Marx » voit son audience s’accroître progressivement pour atteindre le millier de vues et presque autant d’abonnements. À titre de comparaison, les vidéos traitant d’économie et mises en ligne par le quotidien libéral l’Opinion plafonnent à 150 vues sur YouTube. Et ce, alors même qu’elles sont plus courtes et que les moyens dont dispose ce journal dépassent largement ceux des auteurs de la jeune chaîne d’éducation populaire.

Encouragée par des internautes, l’équipe de vidéastes marxistes fait aussi l’objet de l’attention croissante d’économistes, tels que Denis Durand. « Ces vidéos sont une excellente initiative, d’autant que cela permet d’entrer en résonance avec des alternatives », juge le codirecteur de la revue Économie et politique. Et d’ajouter que ces clips peuvent être une réponse aux « leçons de morale que l’idéologie néolibérale assène aux salariés ». « Nous préparons déjà la saison 3, sur l’entreprise et les grands groupes », dévoile Fanny.

De quoi donner des armes pour démêler et défaire la toile capitaliste. Même si, pour Denis Durand, « on comprendra mieux le capitalisme le jour où on l’aura remplacé par un autre système ».

11:52 Publié dans Economie, Point de vue, Pour les nuls | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : economie, marx, vidéos | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook | | Pin it!

05/06/2019

RECIT DU FIEF DE MARINE LE PEN A HENIN BEAUMONT : MENACES, INJURES, INTOX

henin beaumont.jpgMenaces, injures, intox : 120 jours à Hénin-Beaumont, le récit de Claire Audhuy !

De janvier à mai 2017, Claire Audhuy a vécu à Hénin-Beaumont, une ville du Pas-de-Calais gouvernée par le Rassemblement National. Dans le spectacle né de cette expérience, elle relate le quotidien d’une gouvernance violente, des intimidations, fake news et de la censure. Stand-up drôle et grinçant, 120 jours à Hénin-Beaumont propose une étrange alchimie entre l’indignation et le rire devant l’absurde. Pour Rue89 Strasbourg, Claire Audhuy revient sur cette la genèse de ce spectacle.

Rue89 Strasbourg : Comment une artiste strasbourgeoise s’est retrouvée à Hénin-Beaumont, dans le nord de la France ?

Claire Audhuy : « Nous étions jeunes quand nous avons créé Rodéo d’âme. Nous sommes une association, comme la plupart des compagnies de théâtre. Notre spécificité c’est l’écriture du réel, et puis nous éditons. Ce sont des textes sur des sujets engagés et actuels. Ce n’est pas facile de trouver un éditeur qui vous suive quand on parle de la Shoah, du conflit israélo-palestinien, de l’Algérie, de la prison, même du Front National comme ici.

J’ai répondu à un appel à résidence, lancé notamment par l’agglomération d’Hénin-Carvin, et soutenu par plusieurs ministères dont celui de l’Éducation. Ils cherchaient un auteur pour quatre mois à Hénin-Beaumont, de janvier à mai 2017, c’est-à-dire pile pendant la période des élections présidentielles 2017. Et comme Hénin-Beaumont a été choisi comme le nouveau fief du Front National, c’est là que Marine Le Pen se met en scène.

Ce spectacle, c’est un récit d’expérience. On pourrait dire que c’est une conférence gesticulée. Ma particularité c’est de travailler en immersion, pour vivre, ressentir et partager le quotidien des gens. On peut rapprocher ça du théâtre documentaire. D’habitude nous ne sommes pas reconnus comme faisant de l’humour, nos sujets sont trop graves. Mais parfois nous cherchons le rire pour faire entendre une parole inaudible. Nous travaillons avec mon mari, le journaliste Baptiste Cogitore. Il crée des documents photos et vidéos. Les autres documents ce sont tous les entretiens que je mène, les rencontres que je fais et les paroles que je peux retranscrire.

Le cœur de votre spectacle c’est le Steevy Show, une parodie du conseil municipal présidé par Steeve Briois, maire d’Hénin-beaumont, député européen et vice-président du Rassemblement National. Qu’est-ce que ces réunions ont de si spectaculaires et de si drôle ?

Quand je suis allé à son conseil municipal… non, ce n’est pas un conseil municipal : c’est une arène de cirque ou un numéro de claquettes. Il est capable de couper les micros des opposants quand ça lui chante. Les élus de l’opposition ne peuvent pas terminer leurs propos. Et s’ils ont la malheureuse idée d’achever quand même leur phrase, pour défendre leur position, le public, qui a été chauffé au préalable, hurle « ta gueule la poissonnière ».

Quand Steeve Briois adresse la parole à Marine Tondelier (élue Europe Écologie Les Verts), il est capable de dire « vous êtes un roquet de l’espèce hystérique ». Quand on parle d’Eugène Binaisse, ancien maire d’Hénin-Beaumont, on pourrait l’appeler monsieur Binaisse, ou monsieur le conseiller municipal, mais on l’appelle « le vieux qui pue la pisse ». Là, c’était lors d’une réunion préalable du conseil municipal… Il y a des procès tout le temps, et ça coûte très cher à Hénin-Beaumont. Ils ont essayé de porter plainte contre moi, deux fois . La première fois, c’était avec le motif « artiste non-neutre ».

Et c’est un motif valable pour porter plainte ?

Non. Le procureur a classé sans suite évidemment. La deuxième fois où ils ont essayé c’était pour « détournement d‘argent public ».

Sur quels faits ?

Ah mais non, là vous posez déjà trop de questions. Ce fut bien sûr classé sans suite, mais qu’est-ce qui se passe dans l’esprit des gens à Hénin-Beaumont ? Les gens en entendent parler, ça finit même dans le journal. Dans La Voix du Nord, on lit que le Front National porte plainte contre Claire Audhuy pour détournement d’argent public. Les parents de mes élèves à Hénin-Beaumont venaient me voir pour m’en parler. Je devais leur expliquer, mais les gens se méfient, il n’y a pas de fumée sans feu, etc.

« Quelle est la différence entre Marine Tondelier et une bière ? »

En plein milieu du conseil municipal, Bruno Bilde, l’adjoint au maire, interrompt les discussions pour raconter une blague. « Quelle est la différence entre Marine Tondelier et une bière ? La bière elle au moins est sûre de faire 3% ».

Là, vous avez oublié de rire. Dans le Steevy Show on ne sait pas s’il faut rire ou non, mais on rit de l’absurdité. Tenez, une autre blague de Bruno Bilde sur Facebook : « À quoi sert La Voix du Nord ? À se torcher et à faire un bon feu ».

Le Steevy Show c’est le moment où je donne à entendre comment Steeve Briois et son équipe parlent des gens. On distribue au public un trombinoscope et vous devez deviner de qui on parle, un peu comme Questions pour un champion. J’ai plein de personnages et si vous devinez juste, j’offre des cadeaux tricolores !

Cela fait deux ans que ce spectacle tourne, et il a été vu par des habitants d’Hénin-Beaumont. Comment ont-il réagi ?

Il n’y a pas de malentendu avec les habitants de Hénin-Beaumont. Quand j’y vais c’est tellement chaleureux et tellement convivial, je n’arrive pas à répondre à toutes les invitations. Par contre, c’est aussi délicat pour les habitants d’apprécier mes spectacles. Il y a une dame qui est venue me voir en mars quand je suis retourné à Hénin-Beaumont, et elle m’a dit “Je suis courageuse vous avez vu, je suis venue. Les deux dernières fois que je suis venue vous voir je suis arrivé en voiture et je suis repartie à pied.” La première fois elle s’était fait crever les pneus et la deuxième fois casser le pare-brise. Quand vous allez à un spectacle de Claire Audhuy, ça peut vous arriver. C’est arrivé plusieurs fois. Là, ils montrent les dents.

J’aime jouer nos spectacles notamment devant des jeunes, des lycéens, des collégiens. Ils n’ont pas choisi d’être là, ils viennent en groupe, avec l’école par exemple. Ce ne sont pas des adultes déjà convaincus. J’aime aller à la rencontre de gens qui ne viennent pas juste se gargariser. Rodéo d’âme veut créer un débat et brasser les cartes, et qui plus est pour la jeunesse en train de se forger son horizon.

« À Hénin-Beaumont, il n’y a pas un seul Français de souche »

Hénin-Beaumont, c’est le bassin minier. Pour les mines, on a appelé de la main d’œuvre des quatre coins de l’Europe et même d’Afrique. C’est un melting-pot, il y a 29 langues qui sont parlées. Les gens d’Hénin-Beaumont, il n’y en a pas un qui n’a pas un grand-père ou arrière-grand-père qui vient d’un autre pays. Ça, c’est la réalité du bassin minier : un brassage culturel énorme. Là il y a déjà un premier malentendu. Comment dans l’équipe du FN des gens peuvent-ils voter en toute amnésie pour une “ville sans migrants” alors que leurs propres grands-parents sont arrivés en tant que migrants ?

Les électeurs sont issus de ce brassage culturel. Il n’y a pas de “Français de souche”. Qui a créé cette expression et pour souligner quoi ? C’est juste pour faire se sentir certains moins français que d’autres. Ça n’a pas d’autre signification.

C’est étonnant que dans un tel contexte vous ayez été en mesure de faire une résidence d’artiste dans cette ville.

C’est la communauté de communes qui a choisi de me proposer la résidence, et comme Hénin-Beaumont est la plus grande des treize communes c’est là que je suis allée. Donc Steeve Briois n’avait pas le pouvoir de s’y opposer et il a dû en faire une jaunisse. Quand je suis arrivé, rapidement, le FN a appelé pour m’empêcher de travailler avec les écoles, les médiathèques, le théâtre et toutes les structures municipales.

Ce n’est jamais direct. Mais les gens s’auto-censurent par peur de se faire crever les pneus de leur bagnole. Tout ça, on l’a vécu. C’est de l’intimidation, mais personne ne sait qui fait cela, évidemment.

De telles violences sont étonnantes. Au niveau des forces de l’ordre à Hénin-Beaumont, y a-t-il une accointance avec la municipalité ?

Ah mais c’est extraordinaire, énorme. Au conseil municipal, il y a Robocop : un policier municipal vient siéger en uniforme. Je n’ai jamais eu de contrôle de police dans ma vie, sauf à Hénin-Beaumont. Plusieurs fois par jour. Alors je disais « Vous venez de me contrôler il y a cinq minutes ! » Et le policier disait « refus d’obtempérer ! »

« Quand je colle des affiches, je ne m’attarde pas dans le secteur… »

Ils m’arrêtent dans la rue tous les dix mètres. Ce n’est pas illégal, mais abusif. Il a des jours où je ne pouvais plus marcher. Le jour des élections présidentielles, ils m’ont accusé de vouloir « entraver le bon déroulé du vote de Marine Le Pen » parce que j’étais dans la rue à ce moment-là. Ils sont extraordinaires, mais ils sont aussi méchants. Je me suis faite suivre, mon courrier a été volé… Quand je colle mes. affiches à Hénin-Beaumont, je ne m’attarde pas dans le secteur. Et elles sont arrachées dans les 15-20 minutes

Je voulais faire tourner ma pièce “Les Migrantes” à Hénin-Beaumont, ce n’était pas possible. J’ai offert mon livre à la médiathèque mais ils ne l’ont pas mis dans leurs rayonnages, ou bien des mois après sa parution… J’ai bien vu que les habitants n’allaient pas pouvoir connaitre cette pièce de théâtre documentaire où je donne la parole à huit femmes exilées. Avec un ami graphiste, j’ai sélectionné des extraits et j’ai en ai fait des affiches que j’ai collées sur les panneaux d’affichage libre. Et elles étaient arrachées immédiatement.

« Ma commune sans migrants »

En octobre 2016, quelques mois avant mon arrivé donc, Steeve Briois venait de se fendre d’un texte intitulé « Ma commune sans migrants ». Une charte qui a été adoptée par la Ville. Faites appel à vos souvenirs. Une ville sans ou un monde meilleur sans quelqu’un, ça vous évoque quoi ? C’est donc un texte adopté à 29 voix sur 35 et moi j’arrive avec ma pièce Les Migrantes dans une commune sans migrants…

Quelles sont les pouvoirs que donnent de ce texte ?

C’est une charte qui permet tout. Par exemple, il y avait une association caritative depuis vingt ans qui donnait des vêtements et repas aux nécessiteux. Ils avaient un petit local mis à disposition à Hénin-Beaumont, comme pour la plupart des associations. La municipalité les a convoqués parce qu’ils ont distribué des repas et des vêtements sans demander les cartes d’identité des gens, donc ils ont potentiellement aidé des migrants. La mairie a donc décidé d’estimer le coût de la location du local à 200€ par mois, et leur a exigé un paiement rétroactif de 40 000€ pour les 20 dernières années. Ils ont rendu les clés deux jours après. Voilà comment, sous couvert de cette charte, la mairie peut expulser des associations caritatives qui aident les plus nécessiteux. On s’en fout que ce soient des Français ou non, pour donner de la soupe et des pulls !

Comment la population réagit à ces décisions de la municipalité ?

La population était très chaleureuse. Mais comme partout ailleurs c’est une petite ville qui se vide, les gens ne votent pas plus qu’ailleurs. Et il y a un battage médiatique. Le journal municipal est un tract pour le FN. Quand il y a eu les résultats des législatives, ils ont donné les résultats. Il y a eu le résultat de Marine Tondelier et ils ont indiqué qu’elle était candidate « EELV / La voix du Nord ». C’est pour faire croire qu’il y a des accointances entre les politiques et les journaux. Ils disent que, je cite : « les socialopes sont tous les amis des merdias et des journalchiasses ». Tout est fake news sur fake news. Ils ont fait venir Sophie Fessard au conseil municipal.

Je ne la connais pas…

C’est normal. C’est une soi-disant victime de l’attentat de Nice. Elle arrive en fauteuil roulant au conseil municipal, alors on pleurniche parce qu’elle est rescapée. Et juste après on débat de faire armer ou non les policiers municipaux. Vous vous doutez bien que l’extrême-droite est pour. L’opposition s’insurge et dénonce une manipulation par les émotions. Pourquoi une victime de Nice vient à Hénin-Beaumont parler des armes ? Sophie Fessard dit “si les policiers municipaux avaient été armés je serais debout et mon mari ne serait pas mort”. Mais cette personne n’est pas victime et elle n’est pas paraplégique. La Voix du Nord l’a découvert une semaine après. C’est le niveau de fake news qu’il sont capables de faire.

La bonne blague des « poux marocains »

Un matin, dans la cour de l’école, il n’est pas encore 8h, je croise des mamans qui discutent de la meilleure façon d’éliminer les poux. L’une parle de shampoing, l’autre dit qu’il faut raser directement les cheveux. Et une troisième maman les alerte : “Ça va être beaucoup plus compliqué les filles. Cette année c’est les fameux poux marocains, ils sont beaucoup plus coriaces…”

Quand Nicolas Bay (député européen RN) parle des réfugiés il dit “les prétendus réfugiés”. La presse est sous pression, l’opposition est humiliée, l’information est manipulée, c’est ça la réalité. Alors oui, avec le Steevie Show je me marre, sauf que tout est documenté et sourcé.

Avec toutes ces pressions, ces quatre mois de résidence ont dû être éprouvants.

Je suis allé au collège pour travailler avec des élèves, puisque qu’il ne dépend pas de la municipalité. On a préparé une pièce, « Bienvenue à Hénin-Beaumont », pour donner la parole à des élèves primo-arrivants et des élèves français du collège. Il y a eu tellement de pression sur le proviseur, des menaces et des coups de fil, qu’il a fallu censurer des passages entiers du texte.

Et si l’intimidation ne suffit pas, il reste la pression judiciaire. Un maximum de procès qui coûtent un maximum de pognon à la Ville, c’est la réalité. Hénin-Beaumont s’en sort parce qu’il y a plein de dotations de l’État, du Département, etc. Et ça sert notamment à payer tous les procès qu’ils intentent. Moi j’ai un avocat maintenant, qui a vu la pièce, qui relit mes livres…

Ils ont envoyé une lettre au procureur en disant « Claire Audhuy nous suit, elle était présente à la commémoration de la journée de la Déportation, à la commémoration de la fin de la guerre d’Algérie ». Des journées publiques, il faut le rappeler. J’ai reçu une lettre retraçant mes déplacements, pour me faire comprendre qu’ils savent ce que je fais, où je vais, avec qui je travaille… Mais je savais qu’ils m’avaient suivie, j’avais juste à me retourner.

C’est un climat de désinformation et de manipulation assez stupéfiant. Comment expliquez-vous l’existence de tels débordements et abus ?

À Hénin-Beaumont, vous voyez exactement comment ça peut se passer si le Rassemblement National gouvernait en France : il n’y a plus de liberté de la presse, il y a de l’humiliation, de la censure, les artistes sont muselés, les livres ne circulent pas. Oui, il y a des panneaux d’affichage libres à Hénin-Beaumont mais en quinze minutes, tu te fais recouvrir. Et si tu veux enlever leurs affiches, tu te fous des bouts de verre dans les doigts car ils mélangent du verre dans leur colle.

Une revanche sur les communistes

C’est leur ville modèle, la France entière les regarde, Marine Le Pen y vient. Pour eux c’est un symbole. Ils ont pris cette terre aux communistes et aux socialistes. Ils n’ont rien à faire à Hénin-Beaumont. Cette terre est à gauche, ce sont des frères qui étaient dans la mine. Pour le RN c’est une super vengeance. Ils font peur à tout le monde, ils mentent, ils manipulent. L’opposition politique n’en peut plus d’insultes et de diffamations.

Dans notre texte, il y a aussi tous les témoignages de primo-arrivants qui vivent à Hénin-Beaumont et ceux d’anciens mineurs. Avant le spectacle, je m’amuse à accueillir les gens avec ma tenue du Steevy Show, en bleu marine et avec des accessoires tricolores. Les gens chantent, applaudissent, jouent le jeu, se lèvent. C’est drôle, mais il y a de la conscientisation politique dans ce spectacle. On dénonce le populisme et la manipulation. On les dérange parce qu’on raconte. »

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