21/09/2026
Pour Alain Rouy, « les questions de paix devraient être au cœur des débats politiques »
À chaque 21 septembre, journée internationale de la paix, le constat est pire que l’année précédente. À peine l’année avait-elle commencée que Washington s’en prenait au Venezuela avec une rare agressivité, puis menaçait d’envahir le Groenland avant de bombarder l’Iran pour s’enliser dans un conflit finalement perdu.
Pour faire le point sur la situation, nous avons rencontré Alain Rouy, secrétaire national du Mouvement de la Paix.
Dans un précédent entretien, tu nous disais que « l’OTAN est une alliance offensive au service des puissances occidentales, États-Unis en tête ». Mais aujourd’hui la Commission européenne semble parfois plus belliciste que l’OTAN elle-même. Est-ce que cela ajoute une dimension supplémentaire à ton analyse ? Quels risques ça fait courir à la France ?
L’Union européenne a pris conscience que pour les États-Unis, l’enjeu crucial c’est désormais l’Asie ; pour l’OTAN, la Chine est devenue le « rival systémique », en clair l’ennemi n°1. D’où la crainte, voire la peur panique chez certains Européens, de voir les USA laisser tomber l’Europe et donc la nécessité de construire à marche forcée une défense européenne autonome. En réalité, la militarisation accélérée de l’Union européenne répond aux souhaits de l’OTAN de voir les pays européens porter à 5% du PIB leurs dépenses militaires, ce qui correspond à un transfert de charges des USA vers l’Union européenne. Le discours de l’autonomie européenne n’est qu’un enfumage pour l’opinion publique, car si les USA ne financent plus, ils restent les maîtres de l’Alliance atlantique et même accroissent la dépendance des Européens qui achètent leurs armes en majeure partie aux USA, avec un contrôle technologique américain sur leur utilisation. L’UE s’en remet encore davantage aux USA et à l’OTAN pour sa défense et en plus alimente l’industrie américaine de l’armement.
Les projets industriels européens d’avion et de char du futur sont abandonnés, au grand dam des industriels français en particulier, au moment où le président français se veut le champion de l’autonomie européenne. Inféodée à l’UE et à l’OTAN, la France est en train de perdre toute autonomie et pour cacher ce désastre, Macron joue sur la seule carte qui lui reste : l’arme nucléaire. Son nouveau concept encore très flou et élaboré dans l’urgence de « dissuasion avancée » impliquant d’autres pays européens qui bénéficieraient du parapluie atomique français est une nouvelle tentative de s’assurer un leadership européen en matière de défense. Sauf que cette nouveauté paraît aux militaires eux-mêmes incompatible avec la doctrine française actuelle de la dissuasion.
Les États-Unis initient des conflits qu’ils ne maîtrisent visiblement plus, l’Iran en premier lieu. On peine à comprendre leurs objectifs stratégiques. Comment expliques-tu cet acharnement ?
L’obsession de Trump, c’est la concurrence de la Chine qui met en cause la domination qu’il voudrait sans partage des USA. Les objectifs stratégiques, c’est d’avoir la main sur les ressources naturelles (Venezuela, Moyen-Orient) et maintenant sur les terres rares, c’est de contrôler les routes stratégiques (les détroits, Panama, le Groenland, la mer de Chine) et c’est de renforcer la présence militaire américaine dans le monde (Moyen-Orient, Asie, Amérique latine). Il s’agit de la vieille politique de la force qui croit pouvoir résoudre tous les problèmes à coups d’interventions militaires et de sanctions économiques. Les États-Unis n’ont pas tiré les leçons de leurs échecs, ils continuent de sous-estimer la capacité de résistance et de résilience des peuples et surtout ils se montrent incapables de réagir aux mutations géopolitiques en cours, à l’émergence des pays du Sud global qui refusent l’alignement et, comme les BRICS, refusent la domination du dollar sur l’économie mondiale et les diktats du G7 ou du Forum de Davos. Les partisans d’un nouvel ordre mondial souhaitent revitaliser l’ONU et pratiquer un multilatéralisme qui mette tous les pays à égalité. C’est tout ce qu’ont toujours combattu les États-Unis et leur acharnement est le signe de leur faiblesse, et en même temps une menace pour le monde en cas de fuite en avant comme on le voit au Proche et Moyen-Orient et comme on peut le craindre dans d’autres parties de la planète.
La situation ukrainienne se dégrade ces dernières semaines, notamment sur le plan économique avec la paralysie des exportations depuis Odessa. Si cette dégradation devait précipiter un effondrement, crains-tu une fuite en avant occidentale, un refus de négocier avec Moscou jusqu’au bout ?
Beaucoup dépendra des États-Unis, pour qui l’Ukraine n’est pas la priorité, contrairement aux dirigeants de l’Union européenne qui ne font rien pour favoriser une issue diplomatique au conflit. L’UE a torpillé les premières possibilités de faire cesser la guerre deux mois après l’invasion russe alors que les bases d’un accord, reprenant les accords de Minsk jamais appliqués, étaient sur la table. Les quatre ans d’une guerre qui s’est intensifiée et transformée sur le plan technologique avec les drones et les missiles montrent assez qu’il n’y aura pas de solution militaire et qu’à la fin, il y aura des négociations.
Chacun cherche à gagner du temps pour bénéficier d’un rapport de forces plus favorable et Poutine joue des différences d’intérêts entre Trump et les Européens. En attendant, ce sont les peuples, russe et ukrainien, qui paient les surenchères bellicistes, mais ce sont aussi tous les peuples d’Europe qui sont entraînés dans cette spirale de la militarisation à outrance. Les guerres de propagande par médias interposés étouffent les voix des pacifistes qui continueront jusqu’au bout à prôner les cessez-le-feu, les négociations, le règlement pacifique des conflits selon le principe de l’autodétermination des populations. Le camp de la paix reste beaucoup trop faible au niveau international ; les issues qu’il propose n’en restent pas moins les seules viables pour l’avenir.
Question rituelle pour un 21 septembre, mais avec la présidentielle en ligne de mire : comment le Mouvement de la Paix envisage-t-il le développement d’une mobilisation pacifiste dans les mois qui viennent ? On sait que la France est relativement à la traîne sur ce point, par rapport à ses voisins.
Ce que nous craignons, c’est qu’une nouvelle fois les candidats fassent l’impasse sur les questions de paix alors qu’elles devraient être au cœur des débats politiques. Comment parler de pouvoir d’achat si l’on ne remet jamais en cause l’accroissement considérable des dépenses militaires de notre pays ? Comment parler d’investissements dans la transition énergétique si l’on s’acharne à promouvoir une économie de guerre ? Comment fermer les yeux sur les dangers de l’intelligence artificielle utilisée en matière d’armes nucléaires ? Comment parler d’autonomie de la France en pratiquant le suivisme permanent sur l’UE, l’OTAN et les USA ?
Le Mouvement de la Paix ne manquera pas d’interpeller les candidats sur toutes ces questions et sur bien d’autres ; il utilisera toutes les opportunités pour faire la lumière sur les choix actuels en matière de défense et de politique étrangère et sur la nécessité de changer de paradigmes. Le 21 septembre verra toutes sortes d’événements dans tout le pays, des marches, des rassemblements, des fêtes de la paix, des concerts… Le 26 septembre, journée de l’ONU pour l’élimination des armes nucléaires mais aussi journée des marches pour le climat, on se mobilisera dans plusieurs villes de France. En novembre à New York aura lieu la première conférence d’examen du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) : interpellons nos dirigeants pour que la France y assiste, aux côtés d’une centaine de pays dont plusieurs pays européens, au moins à titre d’observateur. D’ici là aura commencé la discussion budgétaire : allons à la rencontre des parlementaires pour discuter des dépenses militaires en hausse à l’heure où il n’est question que d’économies sur tous les autres secteurs, la santé, le social, l’éducation. Avec les syndicats, avec l’ensemble de la société civile, avec les forces spirituelles comme le pape dans sa récente encyclique, posons la question de l’utilisation de l’argent au profit des œuvres de paix. Nous ne serons jamais assez nombreux pour faire évoluer les consciences.
Source Liberté Actus
19:08 Publié dans Actualités, Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : paix 2026 |
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