30/09/2019
89% des Français soutiennent la grève des urgences
Près de neuf Français sur dix soutiennent la grève des urgences, selon un sondage Odoxa pour franceinfo et Le Figaro. "C'est le but recherché par notre mouvement", réagit Christophe Prudhomme, le porte-parole de l'Association des médecins urgentistes de France, dimanche 29 septembre. Selon ce même sondage Odoxa, les Français, comme les personnels hospitaliers n’ont pas été convaincus par le plan Buzyn. "Nous ne voulons pas du plan de Mme Buzyn, nous ne voulons pas des 750 millions d'euros, parce qu'ils sont pris ailleurs, à nos collègues, dans d'autres services", résume-t-il.
franceinfo : Près neuf Français sur dix estiment que les personnels des urgences font bien leur travail. C'est une première consolation, pour vous, après plusieurs mois de grève ?
Christophe Prudhomme : C'est le but recherché par notre mouvement. De plans d'économies en plans d'économies, nous sommes en permanence sur la corde raide. Quand des personnes attendent des lits sur des brancards et que la seule réponse de la ministre c'est de nous fournir des gestionnaires de lits, ça ne fonctionne pas. Un gestionnaire de lits ça ne trouve pas les lits qui n'existent pas. Ce qu'on demande, ce n'est pas le plan d'Agnès Buzyn, ce qu'on demande c'est qu'on desserre les cordons de la bourse et après on discutera des moyens à mettre en œuvre hôpital par hôpital.
Malgré ce soutien des Français, la situation de saturation conduit-elle à des rapports compliqués parfois avec les patients ?
Oui, les rapports sont tendus. On a une augmentation des actes de violence aux urgences pour différentes raisons. Une bonne partie les agressions sont liées à des patients psychiatriques qui aujourd'hui ne sont pas bien pris en charge. Pour être un peu caricatural, une bonne partie des patients - du fait de la dégradation du système de prise en charge en psychiatrie - sont dans la rue ou en prison. Quand ils sont dans la rue, ils viennent aux urgences et on n'a pas de moyens suffisants pour les prendre en charge. Souvent, on les renvoie dehors parce qu'il n'y a pas de lits d'hospitalisation. À un moment donné, il faudra bien que la ministre écoute les professionnels de terrain et pas quelques experts qu'elle réunit en ce moment dans des groupes de travail où il n'y a aucun représentant des personnels. Ce n'est pas sérieux.
Qu'est-ce que vous réclamez ?
Nous, ce qu'on demande c'est un vrai dialogue social et qu'on prenne en compte la réalité du terrain des aides-soignants, des infirmiers et des médecins. On ne veut plus de plan d'économies, on ne veut plus de fermetures de lits, on veut des augmentations de salaire parce qu'aujourd'hui les infirmières sont parmi les plus mal payées de toute l'Europe. On demande une augmentation du budget des hôpitaux de 5% cette année pour nous permette de souffler. Ce n'est pas anodin, vous avez un mouvement qui perdure depuis plusieurs mois et qui s'étend. Aujourd'hui ce sont des services de psychiatrie, des blocs opératoires, qui se mettent en grève. Ce sont des médecins qui ont publié une tribune dans Le Journal du Dimanche. Ce sont des syndicats de directeurs qui tirent la sonnette d'alarme. Il n'y a pas que les gauchistes de syndicalistes qui hurlent, c'est l'ensemble du monde hospitalier qui dit "Ça suffit !"
Quand vous parlez d'une augmentation de la dotation globale, c'est à la fois pour rénover les services d'urgence, pour moderniser les hôpitaux, et à la fois pour mieux rémunérer les personnels ?
Les moyens qui ont été donnés aux urgences, les quelques postes qui ont été créés, ce sont des moyens qui sont retirés à la gériatrie dans mon hôpital. Aujourd'hui, mon hôpital ferme des lits de gériatrie alors que ce sont les lits dont nous avons besoin pour hospitaliser nos patients. Donc c'est le serpent qui se mord la queue. Nous ne voulons pas du plan de Mme Buzyn, nous ne voulons pas des 750 millions d'euros, parce qu'ils sont pris, ailleurs, à nos collègues dans d'autres services. On est dans le cadre d'un budget qui n'augmente pas. C'est ça le problème. À chaque crise, on va donner un petit peu par-ci un petit peu par-là et on retire ailleurs. Il va bien falloir, à un moment donné, qu'on mette tout à plat. Si on veut rénover les choses, tout sociologue des organisations vous dira qu'on ne peut pas le faire sous la contrainte financière.
Ne faut-il pas aussi sensibiliser le public pour régler cette crise, puisque trop de gens viennent aux urgences alors qu'ils n'en ont pas réellement besoin ?
Non. Les gens viennent aux urgences parce qu'ailleurs il n'y a rien. Parce qu'il n'y a pas de médecin en ville. Le nombre de médecins généralistes a diminué de 10 000 ces quinze dernières années et on va encore perdre 6 000 médecins généralistes d'ici 2025. Donc il faut arrêter de dire que les gens viennent pour rien aux urgences. Heureusement qu'il y a encore un service public qui est ouvert 24 heures sur 24 où il fait chaud, où il y a de la lumière, qui s'appelle les urgences. Personne ne vient par plaisir aux urgences. Bien sûr, des abus, il y en a toujours. Mais c'est voir les choses par le petit bout de la lorgnette. C'est très minoritaire.
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03/09/2019
Municipales : Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, « personne ne gagnera tout seul »
A l’occasion du 160ème anniversaire de la naissance de Jaurès, une rencontre et des débats a eu lieu à Toulouse. Fabien Roussel, le secrétaire national du Parti Communiste Français y a participé. L’occasion de faire le point avec lui sur ses objectifs pour les Municipales et l’état de la gauche dans notre pays.
Le Blog Politique : Vous êtes de passage à Toulouse ce mardi dans le cadre du 160ème anniversaire de Jaurès. Que symbolise aujourd’hui cet homme pour vous ?
Fabien Roussel : Il symbolise un homme politique qui a donné sa vie pour la paix, la République et une pour une certaine idée de la société. Ce sont les thèmes dont nous souhaitons parler aujourd’hui.
Le Blog Politique : Ses valeurs sont-elles encore portées aujourd’hui ?
Fabien Roussel : Oui mais elles ont besoin d’être restaurées. Elles ont été abîmées par la gauche qui a gouverné et qui a tourné le dos à la justice sociale et au monde du travail. Nous, on dit qu’il faut revenir à ces valeurs fondamentales.
N’exploiter ni les hommes ni la planète, faire le lien entre l’urgence sociale et l’urgence climatique »
Le Blog Politique : Justement que signifie être communiste aujourd’hui ?
Fabien Roussel : C’est avoir des objectifs ambitieux pour son pays et les concrétiser : lutte pour l’éradication du chômage et de la pauvreté, reconquête de notre industrie. C’est aussi bâtir avec les français un modèle de développement qui n’exploite ni les hommes ni la planète, faire le lien entre l’urgence sociale et l’urgence climatique.
Le Blog Politique : Les Municipales ne sont pas forcément les élections où on affiche le plus sa couleur politique. Croyez-vous que le clivage droite-gauche va y être aussi visible que ce que vous voudriez ?
Fabien Roussel : Tout dépend de quelles communes on parle. Il y a un peu moins de 36000 communes en France mais 35000 ont moins de 500 habitants. Dans ces villages, on ne parle pas d’alliances et de forces politiques. On parle de listes citoyennes et de gens prêts à s’engager. Les programmes y sont d’ailleurs conçus au plus près des citoyens. Les communistes y sont présents. Nous avons là souvent les plus beaux rassemblements.
Dans les grandes villes il y a d’avantage de politique car les enjeux financiers y sont plus lourds. Mais là comme ailleurs, les communistes disent qu’il faut construire les projets avec les habitants et un engagement politique. L’électeur devra s’y prononcer clairement pour un projet libéral de droite ou un vrai projet de gauche qui défende le service public et une ville pour tous.
Le Blog Politique : De par vos origines mais aussi votre ligne politique, vous incarnez la tradition d’un communisme très enraciné dans le nord. Mais ici dans le sud, en terre socialiste, qu’en est-il du PC ? Est-il condamné à faire alliance avec les socialistes ?
Fabien Roussel : Ce n’est pas une « condamnation » que de travailler avec les autres. On le fait. Le PC a 650 mairies aujourd’hui en France principalement dans des communes rurales. Nous avons plus dans nos gènes l’habitude de travailler avec les citoyens. Dans le sud comme ailleurs, nous sommes dans cet état d’esprit.
On veut montrer que les forces de gauche peuvent travailler ensemble à des projets municipaux différents que ceux soutenus par En Marche ou L.R. Les villes EM ou LR sont celles où on privatise le service public, où on augmente les tarifs et où on exclut la population.
Je parle avec tous les responsables politiques. Je lutte contre le réchauffement climatique mais je suis pour le réchauffement politique, pour qu’ensemble, on redonne de l’espoir aux gens. »
Le Blog Politique : Vous voulez donc montrer que les forces politiques de gauche peuvent travailler ensemble. Où en sont vos rapports avec La France Insoumise ?
Fabien Roussel : Je parle avec tous les responsables politiques. Je lutte contre le réchauffement climatique mais je suis pour le réchauffement politique, pour qu’ensemble, on redonne de l’espoir aux gens. Il faut qu’on soit capable de leur dire voilà ce pour quoi on s’engage si on arrive au gouvernement demain : redonner du pouvoir d’achat, relancer le secteur public, faire une réforme des retraites ambitieuse et qui ne demande pas aux français de travailler plus. Est-ce que les forces de gauche sont capables de travailler à cela ? Les appels rituels au rassemblement ne marcheront pas sans ça.
Le Blog Politique : C’est la condition obligatoire ?
Fabien Roussel : C’est indispensable. Personne ne gagnera tout seul. Personne ne doit se croire le centre de la terre. 23 millions de français se sont abstenus lors des dernières élections. Il faut leur redonner envie de voter pour que ça change.
Propos recueillis par Patrick Noviello (@patnoviello)
19:19 Publié dans Actualités, Entretiens | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : fabien roussel, municipales | |
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22/07/2019
"Ayez le courage de dire non" : Nicolas Hulot exhorte les députés à ne pas ratifier le Ceta
À la veille du vote solennel à l'Assemblée nationale du Ceta, le traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada, Nicolas Hulot met la pression sur les députés. "Ayez le courage de dire non", lance le président d'honneur de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l'homme et ancien ministre de la Transition écologique et solidaire dans une tribune publiée lundi 22 juillet en exclusivité sur le site de franceinfo.
Le Ceta prévoit de supprimer notamment les droits de douanes sur 98% des produits échangés entre l'UE et le Canada. En France, il suscite de nombreuses réticences à droite comme à gauche, le texte a déjà donné lieu à de vifs débats entre les députés lors d'une première discussion mercredi 17 juillet.
Lettre ouverte aux députés
Demain chacun de vous aura plus de pouvoir que tous les ministres de l’écologie réunis. Demain chacun de vous sera libre de voter contre la ratification du Ceta et exiger ainsi la réouverture des négociations. Demain la voix forte d’un pouvoir législatif unanime pourra éclairer utilement un exécutif qui agit comme si ratifier le Ceta allait de soi.
Ayons collectivement l’honnêteté de dire que la réalité de cet accord est beaucoup plus complexe
Il était essentiel à l’origine de démontrer que les craintes de certains étaient non fondées. Mais reconnaissons que cela n’a jamais été possible. Le plan d’action, que j’ai moi-même endossé à l’automne 2017, n’a pas produit les résultats escomptés et les attentes légitimes n’ont pas été comblées. Nous avons échoué à apporter les garanties nécessaires sur le veto climatique, les farines animales, les nouveaux OGM, la sauvegarde du principe de précaution à l’européenne...
Nous avons échoué à réformer la politique commerciale européenne. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Sourde à nos attentes, l’Union européenne a préféré conclure rapidement des accords avec le Japon ou le Viêtnam et un accord catastrophique avec le Mercosur. Et délivrer des nouveaux mandats de négociation avec les États-Unis de Donald Trump, l’Australie et la Nouvelle-Zélande sans faire plus de cas de nos alertes.
Des "premiers effets en matière de coopération alimentaire"
Pourtant ces accords commerciaux de nouvelle génération, le Ceta étant le premier d’entre eux, emportent toutes nos batailles et leurs conséquences dépassent largement nos frontières. Le gouvernement a dû finalement reconnaître que les normes qui s’appliquent sur le sol européen et celles qui s’appliquent à l’importation ne sont pas les mêmes en matière sanitaire et phytosanitaire. Ainsi, le Ceta produit déjà ses premiers effets concrets en matière de coopération réglementaire. Pour permettre l’accès au marché intérieur européen à des produits canadiens, la Commission Européenne a commencé à relever nos limites maximales de résidus (LMR) autorisées pour certaines substances et produits. En les multipliant par 10 par exemple pour la clothianidine, un pesticide néonicotinoïde interdit en Europe, utilisé au Canada sur les pommes de terre.
Le Parlement européen a bien fait une première objection mais la Commission n’a pas désarmé et compte revenir à la charge. De la même façon, elle se prépare à relever les LMR pour le 2,4-D, un herbicide entrant dans la composition de l’agent orange, considéré en France comme perturbateur endocrinien, et qui devrait en théorie être interdit en Europe suite à la définition adoptée en 2017.
La convergence vers le haut a du plomb dans l’aile. Il suffit de visionner les comptes rendus succincts des comités de suivi du Ceta pour constater que si le Canada est à l’offensive quant à la rigueur de nos normes, l’Union européenne ne montre aucune volonté de questionner l’utilisation par le Canada de 46 substances interdites en Europe.
Perturbateurs endocriniens
Le Canada ne fait lui pas mystère de ses intentions. S’il utilise déjà à son avantage les mécanismes peu transparents associés au Ceta, il n’a pas hésité non plus à s’allier au Brésil et aux États-Unis pour demander le 4 juillet devant l’OMC des comptes à l’Union européenne sur son application du principe de précaution quant aux perturbateurs endocriniens et autres substances cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR). Ce n’est pas nouveau. Déjà en 2016, le Canada avait fait pression avec succès sur la Commission européenne pour affaiblir sa proposition de définition des pesticides perturbateurs endocriniens. Car ce qui se joue est immense. Dans la continuité des actes précédents, l’Union européenne doit aujourd’hui faire évoluer sa doctrine de tolérance à l’importation pour aller vers une logique de tolérance zéro résidu pour les substances les plus dangereuses. Et c’est là tout l’enjeu car le marché européen est structurant pour de nombreux pays exportateurs.
Quand nous interdisons des substances dangereuses en France et a fortiori en Europe pour protéger la santé de nos populations, nous portons plus largement atteinte aux intérêts de BASF, Bayer-Monsanto, Syngenta, Dow Chemicals etc. qui, pour pouvoir vendre leurs pesticides, doivent garantir aux agriculteurs exportateurs brésiliens, américains ou canadiens que leurs produits pourront pénétrer le marché intérieur européen. Toujours prompts à défiler dans les ministères pour expliquer combien ils investissent, créent de l’emploi et pourraient le faire partout ailleurs, ce sont ces firmes qui font pression pour que l’Europe abandonne son approche unique au monde, qui considère que les substances les plus toxiques doivent être interdites sans autres considérations que leur danger intrinsèque.
Aujourd’hui, et je l’ai expérimenté, être ministre de l’écologie et vouloir faire respecter le principe de précaution est une lutte de tous les instantsà franceinfo
Quand tous les lobbys essayent déjà d’enfoncer la porte, pourquoi leur donner un bélier avec le Ceta ? Demain, ces firmes qui ont toutes des filiales au Canada pourront menacer de recourir directement à l’arbitrage. Mais alors pourquoi et pour qui ratifier le Ceta ? Pourquoi maintenant ? Pas pour notre santé, pas pour nos agriculteurs ni pour le climat, on l’aura compris.
Parce que les Canadiens sont nos amis ? S’ils le sont vraiment, pourquoi ne pas renégocier politiquement cet accord avec eux pour en supprimer les risques dispensables ? Ces accords de nouvelle génération sont loin du commerce comme facteur de concorde entre les peuples. Parce que quelques centièmes de points de croissance sont en jeu ? Parce que le commerce c’est important et qu’il faut être bon élève en Europe ? En réalité, au-delà des éléments de langage, qui sait vraiment pourquoi il faut ratifier absolument et maintenant le Ceta ?
Demain, comme le voudraient tant de Français, ayez le courage de dire non. Faisons enfin preuve de cohérence.
10:32 Publié dans Actualités, Connaissances, Entretiens, Planète, Point de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hulot, ceta | |
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20/06/2019
Ginette, ancienne déportée d’Auschwitz-Birkenau : "La haine de l’autre conduit à ça"
Ginette Kolinka est âgée aujourd'hui de 94 ans. Elle témoigne inlassablement auprès des jeunes en tant qu'ancienne déportée d’Auschwitz-Birkenau.
Vous descendez à peine du train que vous prenez souvent toute seule pour sillonner la France. Comment allez-vous ?
Je vais très bien et je le dois à tous ces déplacements. Ils me stimulent ! Bien sûr, j’ai mal aux jambes, aux mains, mes doigts se déforment… Mais si je promets d’aller quelque part, ce n’est pas ça qui va me faire changer d’avis. Je remercie les gens qui m’invitent.
Je ne me rends pas compte que je suis vieille. De temps en temps, je me dis "94 ans, quand même !", ça commence à se sentir quand je monte les escaliers. Quand on me tient le bras, ça me fait drôle, je suis tellement indépendante.
Pourquoi continuer à témoigner sans cesse ? N’est-ce pas lassant à force ?
J’ai commencé tard, il y a vingt ans. Certains témoignaient déjà depuis les années 80 et je leur disais "mais tu n’en as pas marre ?". En fait, non, je n’en ai pas marre. J’ai été prise dans un engrenage qui prend de plus en plus d’ampleur car nous sommes de moins en moins. Je revis ce que je raconte, ce n’est pas monotone et je continuerai tant que je pourrai.
Moi, c’est le hasard qui a voulu que je me lance dans ces témoignages. J’ai remplacé une camarade qui devait partir à Auschwitz avec des classes et qui était malade.
Je raconte pour que plus jamais des choses comme ça ne se produisent. Je dis attention, c’est la haine de l’autre qui conduit à ça. Il faut accepter les autres sans qu’ils soient comme nous. Même s’ils n’ont pas la même couleur de peau ou la même religion. Nous sommes tous des humains. Mon message, c’est la tolérance.
Que pense votre famille de tous ces voyages et de tous ces témoignages ?
Je ne leur demande pas la permission ! Pour eux, je suis trop vieille pour faire tout ça. Avec eux, comme avec mes amis, ou même mon mari, je n’ai jamais pu en parler. Je n’y arrivais pas. Je suis quand même retournée là-bas en famille, il y a quelques années. Jamais je n’aurais demandé à mon fils de m’y accompagner. Il y a trois ou quatre ans, en novembre, il m’appelle et me dit : "Nous sommes tous libres, on y va tous ensemble." ça me gênait un peu. Comment j’allais faire, comment j’allais leur en parler ? Quand j’y vais pour accompagner des classes, je suis comme un petit toutou. Là, faire la guide me gênait. Mon fils n’a voulu voir que les endroits où j’avais vécu.
Que ressentez-vous quand vous retournez sur place ?
À Birkenau, on ne voit rien. Pas une seule trace alors qu’il y a eu six millions de morts. Il y a quelques bornes, même pas en français, donc je ne sais pas ce qu’elles racontent.
À Auschwitz, les salles avec les montagnes de cheveux, de chaussures… C’est du voyeurisme, pour que les gens s’apitoient. Mais tout est cuit, gris. Si on met un doigt dedans, tout part en poussière. Des objets comme les chaussures s’abîment moins. Qu’est-ce que ça deviendra ? Qu’est-ce qu’il en restera ?
À Compiègne, il y a des bornes avec un visage qui sort et qui raconte. Le président de mon association (*) aimerait la même chose à Auschwitz-Birkenau. Mais il y a bagarre entre Pologne et Europe. Les Polonais veulent l’argent de l’Europe, mais souhaitent tout décider seuls. ça pose problème.
Aujourd’hui, la montée des populismes en Europe, à nouveau, vous inquiète-t-elle ?
Ça fait peur, oui. Les gens qui votent pour l’extrême droite, ce n’est pas, pour la plupart, parce qu’ils en ont les idées. Mais ils ne savent plus pour qui voter. Ils se disent "on va essayer". Mais, ce n’est pas une robe qu’on essaie et qu’on laisse. C’est dangereux. C’est une tendance. Mais, il faut espérer qu’au pied du mur, les gens changent d’avis. ça dépend de nous aussi. Il faut se bouger.
Pourquoi ce livre maintenant ?
Je n’y suis pour rien. On m’invite moi sur les plateaux télé, on me félicite, mais on devrait inviter Marion Ruggiéri, la journaliste qui a écrit. Elle a fait le livre, j’en suis le sujet. Cette jeune journaliste avait écrit un article pour Elle. Elle m’a rappelée il y a quelques mois en me disant "il me reste quelques signes – en langage journalistique des notes. J’aimerais faire quelque chose encore".
Elle a sorti ce livre, très court, très précis, pas romancé. C’est un livre vivant. Quand on le commence, on a envie de poursuivre. Elle va corriger quelques petites erreurs que seuls les déportés peuvent identifier, pour la réédition. Un autre avait été écrit par Philippe Dana, il parle aussi de ma famille. Aujourd’hui, je ne sais pas d’où vient cet engouement sur ma personne. D’autres copines témoignent et me font un peu la gueule !
"Je ne sais pas comment on a tenu. La chance"
Pour finir la dédicace de ses livres, l’ancienne déportée d’Auschwitz-Birkenau signe "Ginette 78 599" avec un petit signe en forme de triangle, son numéro de matricule tatoué par les nazis sur son bras. "J’ai caché ce numéro pendant longtemps. Pas par honte, mais je ne voulais pas qu’on me pose de question. Je me voyais être opérée et en profiter pour demander au chirurgien de me l’enlever. Je n’aurais pas osé de moi-même aller le faire enlever. Mais, je mettais toujours des manches longues. Et à la piscine, je mettais un pansement dessus.
Un jour, une cliente sur un marché, l’aperçoit et me dit : “Tiens vous avez gagné à la loterie, je vais copier votre numéro pour le jouer”. Je me suis dit que des gens n’étaient donc pas au courant. Comment peut-on ne pas savoir aujourd’hui ?"
Ginette Kolinka a été arrêtée à Avignon, alors qu’elle rentrait déjeuner le 13 mars 1944. Elle a été enfermée aux Baumettes puis à Drancy avant d’être envoyée, avec son père, son frère Gilbert (les deux seront gazés dès l’arrivée dans le camp) et son neveu Jojo, par le convoi 71, à Auschwitz-Birkenau, persuadée de partir pour un camp de travail.
"Aucune parole ne peut décrire ce qu’on a vécu, ça paraît tellement incroyable. Comment peut-on nous croire ? On me parle de courage et de volonté. Moi, j’étais froussarde. Je ne sais pas comment on a tenu. La chance. Il fallait être inconsciente comme j’étais. Un robot qui ne pense pas. J’étais devenue comme ça. Ils nous ont transformés en bétail tout de suite. Mon cerveau ne travaillait plus du tout."
Ginette Kolinka finit par être évacuée, le 30 octobre 1944, vers Bergen-Belsen. Elle sera transférée à Raguhn et à Theresienstadt avant le retour à Paris, via Lyon, le 6 juin 1945.
Elle retrouve sa mère et ses sœurs qui avaient regagné Paris.
Quelles sont vos activités quand vous ne témoignez pas ?
J’aime bien blaguer. On s’imagine que parce que je suis une ancienne déportée, je pleure tout le temps. Mais pas du tout. Je me marre maintenant.
Et puis je vais à la salle de gym. Pas un cours pour senior, un vrai. Vous croyez que j’ai de si belles fesses pourquoi ? ! Bien sûr, je ne fais pas le grand écart mais j’aime ça. J’aime bien manger, même si cuisiner est une horreur. Quand je recevais, je l’ai fait un temps, mais je n’aimais pas ça. Par contre, le salé, le sucré. Je me régale de pain, de beurre et de fromage. J’aime la vie en fait. Et la vie m’aime. J’ai de la chance. Mon plaisir, c’est la vie. Hier, je me suis couchée à 3 h du matin. Je me suis levée à cinq pour aller prendre le train. Parce que mon plaisir, c’est venir rencontrer les gens.
16:12 Publié dans Entretiens, Histoire, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ginette, ancienne déportée d’auschwitz-birkenau | |
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